Ébène

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Connaissez-vous l’Afrique? Peut-être avez-vous visité un pays, ou deux, mais en bon touriste, vous ne vous êtes pas aventurés dans les environs. En lisant Ébène- Aventures africaines, de Ryszard Kapuscinski, vous découvrirez ce qu’est l’Afrique. Vous la comprendrez, elle, ses 55 États, et ses plus de 30 millions de km².

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Dans son œuvre, semblable à un journal de bord, ce journaliste polonais, considéré unanimement comme un « monument » pour son travail, a réuni, en presque 400 pages, tout ce qu’il faut pour comprendre sur ce continent… et ceux qui le peuplent. Comme lui rend hommage Le Monde Diplomatique, « [...]ce que révèle surtout ce livre, c’est la générosité de cœur d’un écrivain qui, après avoir décrit tant de massacres et de guerres engendrés par la misère et la superstition, reste profondément attaché aux hommes – surtout aux plus humbles – qui en ont été parfois les acteurs subalternes, mais bien plus souvent encore les victimes expiatoires. »

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Ce qui frappe dans Ébène- Aventures africaines, c’est cette mosaïque de portraits que l’on découvre au fil de la lecture. A chaque chapitre, son périple et ses acteurs. Voici ce que l’auteur nous écrit en avant-propos:

« J’ai sillonné le continent, évitant les itinéraires officiels, les palais, les hommes importants et la grande politique.


J’ai préféré me déplacer en camion de fortune, courir le désert avec des nomades, être l’hôte de paysans de la savane tropicale.


[...] Ce n’est donc pas un livre sur l’Afrique, mais sur quelques hommes de là-bas, sur mes rencontres avec eux, sur le temps que nous avons passé ensemble. »

Ce livre, c’est en quelques sorte aller à la rencontre de ces peuples d’Afrique mais sans bouger de son canapé. Sans doute Ryszard Kapuscinski aurait refusé que l’on qualifie son ouvrage d’encyclopédie. Mais il est tentant de le définir de cette façon tant il est riche d’enseignements.

Le travail du journaliste: le terrain

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Un bidonville en Afrique du Sud.

Ryszard Kapuscinski a d’abord laissé ses sens le guider. Nous sommes en 1958 et ce journaliste polonais foule pour la première fois ce continent. Et dès l’incipit, le mot qu’il emploie est « Le choc« : « Premier choc: la lumière. De la lumière partout. Intense, vive. Du soleil partout« .

Il prend une décision cruciale, celle de vivre non pas comme un colon, comme un blanc, mais comme un parfait autochtone (bien que sa couleur de peau rappelle à tous qui il est vraiment). De cette façon, il vit dans un bidonville au Nigéria, comme tout le monde, préférant ce mode d’hébergement plutôt qu’à l’hôtel, pourtant beaucoup moins dangereux. Ses affaires seront dérobées à plusieurs reprises, mais de cette façon, il sera accepté par les habitants. Ce simple exemple, déclinable des dizaines de fois dans le livre, nourrit les observations du reporter. Sur le bidonville, voici ce qu’il décrit.

« Dans ma ruelle, on ne s’installe jamais pour longtemps. Les gens qui la hantent sont des nomades de la ville, des voyageurs éternels errant dans le labyrinthe chaotique et poussiéreux des rues.


Ils déguerpissent aussi vite qu’ils sont apparus, sans laisser de traces, car ils n’ont strictement rien. Ils vont plus loin, attirés par le mirage d’un emploi, effrayés par une épidémie venant de se déclarer dans la ruelle ou chassés par les propriétaires des cases et des vérandas […].

Ils commencent par se construire un toit, un petit coin, une place à eux.
Comme ces migrants n’ont pas d’argent, puisqu’ils sont justement partis en ville pour en gagner […] ils ne peuvent se réfugier que dans les bidonvilles.


L’architecture de ces quartiers est invraisemblable. Le plus souvent, les autorités de la ville affectent aux pauvres les terrains les plus mauvais. […] C’est là qu’on installe la première cabane.
A côté d’elle vient s’élever une deuxième. Puis une troisième. Spontanément surgit une rue.
Quand cette rue en rencontre une autre, cela forme un croisement.
Puis ces rues commencent à se séparer, tourner, se ramifier. C’est ainsi que nait un quartier. […]

Faites de bric et de broc, ces architectures sont infiniment plus créatives, imaginatives, inventives et fantaisistes que les quartiers de Manhattan ou de La Défense à Paris. La ville entière tient sans une brique, sans une poutre métallique, sans un mètre carré de verre. »

Cette réalité date de 1998, au moment de la sortie du livre. On pourrait la penser dépassée, inadaptée. Pourtant, depuis, rien n’a changé. Le constat va même s’aggraver. Selon un rapport publié par la Banque mondiale en 2017, la population urbaine en Afrique (estimée 472 millions d’habitants) va doubler d’ici 25 ans.

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L’agriculture en Afrique est encore rudimentaire.

 

Mais si le développement de l’Afrique passe par les villes, il se déroule aussi et d’abord dans les campagnes. Nous sommes cette fois au Sénégal, où notre journaliste est invité dans un village reculé. « Les champs sont loin, on ne peut même pas les voir. Les terres proches du village sont depuis longtemps épuisées, stériles. […]. L’homme possède autant de terre qu’il peut en cultiver, en fait, il en cultive peu. » Là où la mécanisation est rare, le travail se fait essentiellement à la main, ou avec des outils rudimentaires, comme la binette. Un quotidien qui ne permet pas le développement, ni des individus, ni du village. « La sagesse et l’expérience leur ont appris à travailler peu et lentement, à faire de longues pauses, s’épargner, se reposer. Car ce sont des hommes faibles, mal nourris, sans énergie. Si l’un d’eux se mettait à travailler comme un fou, il ne ferait que s’affaiblir davantage : épuisé et sans force, il attraperait le paludisme, la tuberculose ou l’une des cent maladies tropicales qui le guettent et dont la moitié est mortelle. »

Forcément, la narration des récits sont passionnants. Il y a tout le romanesque du journaliste en action, quand le narrateur doit s’infiltrer dans un pays en pleine guerre civile, ou quand l’homme risque sa vie, une arme braquée sur lui ou cause de la maladie. Mais derrière le côté aventurier, il y a aussi, et surtout celui de l’intellectuel.

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En 40 ans, Ryszard Kapuscinski a sillonné l’Afrique. Avec toujours des rencontres parfois touchantes, parfois inattendues, parfois tendues, qu’il relate dans son livre.

Le travail du journaliste: la réflexion

Pour Kant ou Sartre, l’expérience prévaut sur la théorie; tout l’inverse dans le camp d’en face, Platon et autres Aristote mettent en avant le savoir par rapport à la pratique. D’une certaine façon, on peut dire que Ryszard Kapuscinski réconcilie cet éternel débat philosophique. Car Ébène- Aventures africaines, c’est l’alliance de l’expérience et de la connaissance.

Si notre reporter a parcouru pendant 40 ans l’Afrique, il s’est surtout informé sur ce continent. Sur le lion, par exemple. Il est intéressant de se demander: pourquoi s’en prend-il aux Hommes? « Le lion est un chasseur habile et dangereux pendant près de 20 ans. Puis il commence à vieillir. Ses muscles s’atrophient, sa vitesse ralentit, ses bonds sont de plus en plus courts. Il a du mal à rattraper la farouche antilope, le zèbre vif et agile. Il erre, la faim au ventre, et devient un poids pour la communauté […]. Il ne lui reste plus qu’une solution : chasser l’homme. »

L’ouvrage nous donne toutes les clefs pour comprendre. Comprendre le génocide qui a eu lieu au Rwanda, en 1994; comprendre l’histoire (passionnante) du Liberia où désormais un célèbre football en est le président; comprendre comment le Christianisme et l’Islam ont modifié les cultures de certaines tribus ou pays. Le livre se veut toujours explicatif, toujours dans l’analyse. Parfois, de manière trop importante d’ailleurs, car là où dans les premiers chapitres, l’histoire tient du parfait équilibre entre vécu et savoir, la suite penche franchement du côté de l’intellect.

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Des miliciens armés du Soudan du Sud.

Jamais, le livre ne se veut moralisateur. Jamais, nous n’avons affaire à un blanc, débarqué avec son baluchon sur le dos, chargé de stéréotypes. Mais quelques fois, rarement, l’auteur se permet de glisser un avis. Comme sur les « warlords« , les seigneurs de la guerre.

« Les warlords sont à la fois la cause et le produit de la crise où sont plongés de nombreux pays africains dans leur période postcoloniale.

Dès qu’un État africain commence à chanceler, on peut être sûr qu’aussitôt apparaitront les seigneurs de la guerre. […]. Le plus souvent le seigneur de la guerre s’emploie à piller la population sans armes de son propre pays.

[…]Le warlord prend aux pauvres pour s’enrichir et nourrir sa bande. Nous gravitons dans un univers où la misère condamne les uns à mort, transforme les autres en monstre.
Les premiers sont les victimes, les seconds les bourreaux. Il n’y a pas d’intermédiaires. 
»

Si Ryszard Kapuscinski se permet de dénoncer ces individus, c’est parce que ces phénomènes le préoccupent. Selon le journaliste, ils seraient de plus en plus nombreux, de plus en plus dangereux et de plus en plus difficiles a éradiquer. « Il arrive que les warlords s’aperçoivent qu’il n’y a plus rien à piller, que les sources de revenus sont épuisées. Ils entament alors ce qui s’appelle un processus de paix. [...] En échange de quoi la Banque mondiale leur accorde tous les prêts et les crédit qu’ils désirent. Désormais les warlords sont encore plus riches qu’avant, car on peut soutirer de la Banque mondiale bien plus que de ses frères affamés.« 

Lire Ébène- Aventures africaines, c’est comprendre le passé de l’Afrique, mais aussi donc, son futur.

 

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En bref:

Ébène- Aventures africaines est un livre indispensable pour découvrir et comprendre l’Afrique.
Le récit est prenant. En tant que journaliste, Ryszard Kapuscinski doit faire face à bien des épreuves, façon Tintin en expédition. Derrière, il est un ouvrage essentiel pour analyser ce continent qui sera selon certains, le futur géant du XXI ème siècle.

Seul point négatif: le récit qui au fil des chapitre, laisse sa place à l’analyse. Au bout d’un moment, le lecteur a davantage l’impression d’avoir entre les mains un ouvrage universitaire, qu’un simple livre.

 

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