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La joueuse de go

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Découvert totalement par hasard, La joueuse de go est une (très) agréable surprise.

En France, La joueuse de Go a été récompensé du prix Goncourt des lycéens en 2001 et s’est écoulé à plus de 100 000 exemplaires.
Il est le troisième roman (et le plus connu) de l’écrivaine franco-chinoise Shan Sa.shan-sa
Elle quitte son pays natal en 1989, après les manifestations place Tian’anmen (Des étudiants et des intellectuels chinois manifestent contre la corruption du  pouvoir communiste; des milliers de personnes y perdront la vie, une centaine selon les sources officielles chinoises).

Ce n’est pas de ce traumatisme dont parle la jeune écrivaine qui n’a alors que 29 ans quand elle écrit son œuvre. Ici le décor, c’est celui de la Chine des années 30. Une Chine envahie par le voisin japonais.

Une guerre, des guerres

Le Japon envahit la Chine (région de Mandchourie, « Mandchoukouo ») en 1931, avant qu’une partie du reste du pays ne subisse le même sort.

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Dans La joueuse de go, une question perturbe d’entrée le lecteur. Qui parle? Si la narration est rédigée à la première personne, comme dans un journal intime, l’impression est que deux personnes écrivent. Et, en effet, deux personnages cohabitent, deux personnages que tout oppose: Une chinoise et un soldat japonais.

Ce diptyque perturbe la lecture au début, malgré une écriture fluide et concise. Les chapitres, d’environ deux, trois pages, s’enchaînent très rapidement. Mais cette façon de dresser le tableau de cette Chine des années 30 est ingénieux. Grâce à cela, chacun raconte son quotidien.
Il y a le point de vue de l’adolescente chinoise. Comme quand elle rentre d’une soirée arrosée…

« Une ombre se détache de la profondeur du bois.
Un cadavre nu, les bras sur le ventre, dévisage le ciel.
L’été dernier, l’Union des résistants s’est attaquée aux convois ennemis.
Les Japonais ont alors brûlé les champs qui longent le chemin de fer.
Depuis, des hordes de paysans ruinés errent dans notre ville pour mendier quelques grains de riz.
Le malheureux est l’un d’entre eux, sans doute mort de faim.
Les cadavres ne peuvent pas se défendre.
Les autres mendiants l’auront dépouillé de tous ses vêtements. »

L’envahisseur japonais, quant à lui, traque la résistance chinoise. Notre soldat nippon pénètre dans des geôles où se déroulent des interrogatoires…

« Il lui écrase la tête sous sa botte et sourit :

-Dis-lui que si elle ne parle pas, je lui enfonce ce tisonnier dans le cul.

L’interprète s’empresse d’obéir.
Le gémissement se tait.
Tous gardent les yeux rivés sur le corps inerte. Le lieutenant fait signe à l’interprète de qui s’empare d’un stylo et d’une feuille de papier.
Soudain, comme une figure surgissant des enfers, la femme se redresse et se met à hurler :

-Tue-moi ! Tue-moi ! Vous êtes tous maudits…

Le lieutenant n’attend pas l’interprète pour saisir le sens de la phrase. Sur un simple coup d’œil, les deux tortionnaires se jettent sur elle et la maintiennent par les épaules. Le lieutenant empoigne le fer rougi.

Une fumée nauséabonde s’élève en même temps que le cri de la suppliciée. Je détourne les yeux.
Le lieutenant remet le fer dans la braise et me fixe avec un sourire énigmatique :

-Pause. On recommence plus tard.

[…]Chaque prison est un royaume à part. Nous y faisons notre propre loi. Le saké active le cerveau. Sans lui, notre imagination s’épuise et la fatigue nous gagne vite.

[…]

-Allez, lieutenant, lui dis-je en lui tapant sur l’épaule. Retournez à votre travail. La gloire de l’Empire en dépend. »

Il y a toujours deux visions de la guerre dans ce roman. Celle de l’affrontement, des batailles sanglantes; et celle de la vie sous la guerre, des bombes et du futur incertain. Mais la guerre n’est pas le sujet exclusif dans La joueuse de go.

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Soldats japonais.

L’amour, des amours

Comme l’indique le titre, si le go, jeu semblable aux échecs, renvoie à cette notion de combats, il reste l’élément principal du livre à présenter: l’amour. Toujours présent, sous toutes ses formes, mais avec à chaque fois un élément en commun, la fausseté.

Il y a l’amour de la patrie et de la famille, comme quand notre soldat correspond avec sa mère, restée au pays:

« Elle m’écrit : « Meurt sans hésiter pour l’honneur de l’Empereur, c’est la voie de ton destin. »
Je lui réponds : « Quelle joie de me sacrifier pour ma chère patrie. »
Je ne lui dirai pas que je mourrai aussi pour sa gloire à elle. Elle n’avouera  jamais que ma mort la détruira. »

Mais il y a aussi l’amour du corps, celui des plaisirs de la chair. Les soldats japonais dépensent toutes leurs soldes soit dans l’alcool, soit dans les femmes. La prostitution, les geishas, sont un véritable business qui s’est intensifié sous la guerre. Les viols, souvent liés aux guerres, ne font pas exceptions ici encore.

Les plaisirs du corps sont aussi ceux que vont découvrir notre adolescente chinoise (sans en dévoiler davantage, pour ne rien gâcher au moment de votre lecture).  Dans cette société des années 30, conservatrice, traditionnelle, l’amour est souvent synonyme d’arrangement. Des scènes de vie nous sont présentées, de jeunes filles qui épousent des hommes aisés:

« Pourquoi rêverais-je de liberté si elle n’est pas le chemin de l’amour ?
Puisque l’amour n’existe pas, j’accepte de me faire prisonnière de la vie.
Je veux que ma souffrance soit récompensée par le plaisir des robes, des bijoux et de la joie facile. »

Mais une seule relation doit être prise en considération dans ce roman. Celle qui se joue autour d’une table de go entre ce soldat nippon et cette adolescente chinoise que tout oppose. Une relation toute à la fois dure, tendre, énigmatique et drôle.

9782070424191

En bref: La joueuse de go est un livre qui se dévore facilement, malgré quelques difficultés au début.
Le style d’écriture est agréable, il file sous les yeux avec une simplicité, mais aussi avec gravité quand la situation l’impose.
Le lecteur ressent bien l’époque dans laquelle évoluent les personnages, douloureuse, cruelle, mais aussi parfois tendre et belle.
La psychologie du soldat japonais est très intéressante à découvrir.

 

 

 

 

 

 

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